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Entretien avec Christine Chaillot
Religioscope - La rédaction de votre livre a été bouclé au début de l’été 2011: neuf mois après, ce que vous y écriviez se confirme-t-il, ou avez-vous observé des développements ouvrant de nouvelles perspectives?
Christine Chaillot - Dans mon livre, j’ai souligné l’importance que les Frères musulmans allaient prendre au niveau politique. C’est ce qui s’est passé. En effet, les Frères musulmans ont largement gagné les élections parlementaires en obtenant 36% de sièges au Parlement. La surprise pour tous fut l’apparition politique et la victoire (inattendue) des salafistes (25%), dont le programme est purement islamiste, et dont le but est d’appliquer la loi islamique (charia). Leurs membres continuent de menacer les chrétiens (même au quotidien). Par exemple, récemment, des islamistes ont chassé des chrétiens de leur propre village dans le Delta. Un salafiste a dit à un prêtre copte catholique qui vient d’ouvrir à Alexandrie un centre pour handicapés chrétiens et musulmans (comme cela est la coutume en Egypte) que son centre serait rasé et qu’on construirait une mosquée sur son terrain non encore bâti. Les salafistes n’étaient pas présents aux funérailles quasi nationales du patriarche Chenouda. Tout cela n’est pas très encourageant.
Religioscope - Parmi vos interlocuteurs coptes, à côté des inquiétudes qu’évoque votre livre, recueillez-vous aussi des commentaires optimistes par rapport aux changements qu’ont entraînés dans la société égyptienne les événements du début de l’année 2011?
Christine Chaillot - Il est vrai que le gouvernement de transition a fait des efforts, par exemple en reconstruisant quelques églises détruites par des islamistes, aux frais du gouvernement. Le 8 mai 2011, le ministre de la Justice fit savoir que les lois criminalisant les attaques contre les lieux et la liberté de culte ,( et prévoyant jusqu’à la peine de mort,) seraient appliquées immédiatement. Toujours le 8 mai, afin d’apaiser les manifestations des coptes contre les récentes attaques violentes à leur encontre, le Premier ministre Essam Charaf annonça quant à lui qu’on allait créer une loi unifiée pour la construction de lieux de culte dans les trente jours. Les ministres décidèrent alors également de rouvrir toutes les églises qui avaient été fermées en raison de problèmes de permis de construire. Le Premier ministre discuta également avec les autres ministres des résultats d’une enquête qui avait été lancée dans la récente vague de violence contre les chrétiens. Mais tout cela sans résultats concrets à ce jour. Et les attaques contre les coptes ont augmenté après la révolution.
Quant au grand imam d’Al-Azhar, il proposa le lancement d’un projet interreligieux positif: la formation d’un conseil appelé « The Home of the Egyptian Family » pour inclure tous les groupes chrétiens et musulmans, un projet bien accueilli par le patriarche Chénouda. Les premières sessions se tinrent en mars 2011 pour la rédaction du texte basé sur deux points principaux : la promotion des valeurs communes à l’islam et au christianisme telles que la vérité et la justice. Mais, le 20 juin 2011, le grand imam confirma son attachement à l’article 2 de la Constitution actuelle, qui fait de la charia la source principale de la législation depuis 1970.
Religioscope - Sur le plan politique, la voix des coptes réussit-elle mieux à se faire entendre dans l’Égypte post-révolutionnaire?
Christine Chaillot -La voix des coptes s’est fait entendre surtout par le biais de leurs manifestations. Mais ces manifestants n’ont pas d’impact réel sur la vie politique actuelle à proprement parler. Selon ce que m’a dit Jean Maher, secrétaire général de l’Union des organisations coptes européennes pour les droits de l’homme, les coptes ne sont (toujours) pas bien représentés ni au Parlement, ni au Sénat, ni dans la Commission pour la révision de la Constitution. Et l’exode vers l’étranger s’est accentué. Selon lui, la situation des coptes après la révolution a empiré. La voix des coptes au niveau politique reste faible. Il est difficile pour les coptes de s’impliquer politiquement après avoir été écartés et avoir été si peu acteurs depuis soixante ans. Alors que les Frères musulmans se préparaient à agir depuis 1928: après avoir surmonté de nombreuses difficultés, ils ont enfin le pouvoir préparé progressivement mais sûrement.
Les coptes se font encore davantage de souci après le décès du pape Chénouda, dont la voix les représentait auprès des plus hautes autorités égyptiennes.
Actuellement, de nombreux coptes craignent que la nouvelle Constitution marginalise les minorités, y compris les chrétiens. En effet, le comité qui revoit et prépare cette Constitution est dominé par des islamistes qui incluent des membres du parti des Frères musulmans (Liberté et Justice) et celui des salafistes (Al Nour/La Lumière) qui lui, comme on l’a dit, réclame directement que l’Etat égyptien soit dirigé par la loi islamique (charia). En fait, l’Eglise copte et d’autres groupes se sont retirés pour protester contre cette domination islamique, et une cour de justice a fait stopper le travail de la Commission.
Comment, dans ces conditions, espérer qu’à l’avenir les coptes soient reconnus comme des citoyens égyptien ayant des droits égaux? C’est d’ailleurs sur ce concept de citoyenneté égale que tout pourrait se résoudre, comme s’efforce de le dire depuis des années le copte Samir Morcos; après les élections de novembre 2011, ce dernier a été nommé député du gouverneur du Caire, ce qui donne un certain espoir. Quant au copte Mounir abd el Nour, il fut nommé ministre du tourisme par le gouvernement de transition : une fois de plus (comme cela s’est fait pendant des décennies), on a donné à un chrétien un poste sans véritable action politique possible.
Religioscope - Si votre livre relève à juste titre des incidents graves qui ont affecté la population copte, ne croyez-vous pas avoir tracé un portrait qui présente une réalité plus dramatique que celle que vivent la majorité des coptes au quotidien, dans l’Egypte de cette année 2012?
Christine Chaillot - Les attaques violentes avec morts et blessés ne sont heureusement pas quotidiennes. Quant aux discriminations, elles sont quotidiennes. La grande majorité des coptes se plaint de souffrir de nombreux harcèlements et vexations routiniers, de marginalisations flagrantes ainsi que de discriminations systématiques: pour trouver un logement et aussi un travail, sur leurs lieux de travail, pour leurs promotions professionnelles (y compris exclusions des postes clés), pour éduquer leurs enfants de manière chrétienne, etc. On observe des cas de kidnappings, de mariages et conversions forcées de jeunes filles.
Il faut aussi tenir en compte les sentiments de frustration, d’injustice et de blasphème que subissent les coptes. Par exemple, dans la rue ou ailleurs il est très pénible pour les chrétiens coptes très croyants d’entendre leur foi bafouée en se faisant traiter de mécréants; il arrive qu’on leur crache dessus. D’autre part, il semble clair que certains musulmans très radicaux souhaitent la disparition des coptes, qu’ils se convertissent, ou qu’ils quittent le pays. En fait, aujourd’hui, c’est la peur qui domine dans les familles coptes qui ne voient pas quel avenir leurs enfants peuvent avoir en Egypte.
Ce qui suscite la peur, c’est qu’on ne sait jamais où et quand des problèmes et des violences peuvent surgir. Il suffit qu’une seule personne mette le feu aux poudres. Et les médias, télévision, chaînes satellitaires Internet chauffent les esprits en continuant d’émettre des discours contre les chrétiens. Les coptes sont mis en danger à cause des pressions d’une islamisation grandissante en Égypte où on leur laisse de moins en moins d’espace.
Religioscope - Il y a quelques années, Religioscope avait publié une analyse sur les problèmes de représentation du christianisme et des coptes dans les manuels scolaires égyptiens. Dans ce domaine ou dans d’autres, note-t-on aussi des évolutions positives, ou rien n’a-t-il changé?
Christine Chaillot - Vous faites allusion à l’enquête de Wolfram Reiss sur la représentation du christianisme dans les manuels scolaires égyptiens, manuels dans lesquels on passe presque sous silence l’histoire et la culture de la communauté copte. On y décrit un peu l’Église copte orthodoxe, mais seulement jusqu’à la conquête arabe en 640. Reiss disait alors, il y a dix ans: « Nous devons tout faire pour prévenir le choc des civilisations prédit par Samuel Huntington.» Ainsi, selon M. Sayed, «les programmes scolaires aussi sont une illustration de la discrimination». En 2010, le ministre de la Famille et de la Population, M. Mouchira Khattab, admit l’existence du problème, et proposa «des modifications des programmes scolaires d’histoire et de langue arabe, afin de renforcer le concept de citoyenneté».
Plus grave est l’islamisation qui a lieu dans les écoles à cause du curriculum obligatoire, comme l’explique Adel Guindy, un écrivain activiste copte résidant à Paris, dans son article intitulé «Talibanisation de l’éducation en Égype»; selon Guindy, ce curriculum islamisé, orienté et endoctrineur et approuvé par le gouvernement, peut générer intolérance et même extrémisme vis-à-vis des non-musulmans. L’islam y est présenté comme la seule et unique religion digne de ce nom et la seule source de morale.
Le 25 avril 2010, l’ex-ministre de l’éducation, Ahmed Zaki Badr, annonça que certains enseignements religieux islamiques, qui dans certaines écoles avaient inspiré l’extrémisme, seraient modifiés au cours de l’année scolaire 2010-2011 ; le nouveau curriculum allait mettre l’accent sur la « morale ». Selon Adel Guiny, rien n’a changé à ce jour.
Religioscope - Des milieux favorables à un système politique séculier en Egypte expriment des attentes semblables à celles des coptes. Mais ces attentes rencontrent-elles aussi un écho dans certains secteurs de l’islam égyptien, selon vos interlocuteurs coptes?
Christine Chaillot - Ceux qui souhaitent un système politique séculier en Egypte l’ont fait savoir en particulier lors de la création de nouveaux partis politiques avant les élections législatives de 2011, partis favorables à un Etat égyptien civil basé sur une citoyenneté égale pour tous. Ces partis regroupent des musulmans libéraux, démocrates et d’autres Egyptiens non musulmans dont les coptes, tel le Parti égyptien démocrate (Egyptian Democratic Party) ou le Parti Égyptiens libres (Al-Masryen al-Ahrar) cofondé par l’homme d’affaire copte Naguib Sawirès; ces partis ont remporté un certain succès aux dernières élections. Par contre, le parti Wafd qui promouvait l’unité nationale, l’égalité et la laïcité depuis les années 1920 et joua un rôle important en particulier jusque dans les années 1940, a perdu de son pouvoir lors des dernières élections.
Des initiatives pour un système politique séculier sont prises. Par exemple, selon ce que m’a dit Sobhy Gress (secrétaire général de l’association Solidarité copte Europe ayant pour président Adel Guindy), en mars 2012, l’association Solidarité copte, qui est représentée aussi aux Etats-Unis, en Australie et en Egypte, a constitué un groupe « Égyptiens pour l’Etat civil », dont la majorité est formée de musulmans et de femmes, Cette association a lancé une pétition, qui remporte un certain succès dans le milieu des musulmans modérés, avec 150 signatures de personnalités. Un site Internet est en formation pour qu’on recueille encore davantage de signatures.
Solidarité copte au niveau international travaille de manière générale avec un certain nombre d’Égyptiens musulmans libéraux et pratiquants, pour un système politique «séculier», civil et démocratique basé sur le droit civil et pas religieux, sur la pleine citoyenneté ainsi que sur l’égalité pour et entre tous les citoyens en Egypte.
Mais, comme l’a dit Youssef Sidhom (le rédacteur en chef de l’hebdomadaire copte Watani publié au Caire), de nos jours, tout est religieux: les livres à l’école, les médias et aussi la politique. Et après les élections parlementaires de 2011, c’est vraiment ce courant religieux islamiste qui domine.
Reste à poser cette question fondamentale et à y répondre : peut-on vraiment désamorcer les tensions religieuses actuelles et comment? D’autre part, c’est le rôle et la responsabilité de l’État, et donc du gouvernement actuel, de faire cesser toute violence et d’appliquer les droits fondamentaux égaux pour tous ses citoyens, via des lois à faire respecter. Avant tout, il faudrait pouvoir changer ces mentalités de haine qui provoquent violences et discriminations en tous genres. Et, ce qui peut paraître paradoxal, depuis la Révolution de 2011, on constate que les violences faites aux coptes n’ont pas diminué, au contraire.
Pour le moment, les coptes sentent que tous leurs droits ne sont pas respectés. C’est au prix de la sécurité qu’on peut convaincre les chrétiens de ne pas quitter le pays de leurs ancêtres. En général, et en priorité, il faut donc promouvoir une culture de tolérance et d’égalité. Il faut analyser en profondeur les diverses raisons qui provoquent les luttes religieuses et trouver des solutions concrètes. Dans tous les cas, il faut dénoncer la culture de la haine. Mais changer certaines mentalités, cela paraît très compliqué. |
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